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cours 2009-10

:: les procédures de dévoilement (2) ::

Transition I/II :

 

La référence à la Critique de la raison pure se justifiait, dans la mesure où, dans le prolongement des Vingt-quatre thèses métaphysiques de Leibniz qui érige le principe de raison au rang de principe « grande et nobilissimum », elle accomplit sa fondation transcendantale (à titre de catégorie et principe de l’entendement). Ainsi se trouve pleinement fondé que le monde, non certes tel qu’il serait en soi, mais tel qu’il est pour nous, tel, en d’autres termes, qu’il nous est connaissable et effectivement connu, se trouve de part en part régi par la causalité et, du même mouvement, se trouve établie l’apodicticité des lois physiques.

 

Pour autant, le principe de causalité, du fait de la souveraineté qui lui est reconnue, ne traduit-il pas au fond l’étant ainsi déterminé devant le « tribunal de la raison » (Critique de la raison pure), ne constitue-t-il pas pour l’étant dans son ensemble, si nous devons filer la métaphore judiciaire qui se rencontrait déjà en notre titre, cette « citation à comparaître » devant le « tribunal » de la raison connaissante ? En effet, la causalité érigée au rang de principe, en ceci qu’elle soumet l’étant dans son ensemble à un arraisonnement généralisé, ouvre cet espace de jeu formel en lequel s’écriront l’ensemble des énoncés prétendant dire la vérité de ce qu’est tout étant. Chaque étant se trouvant ainsi sommé de livrer ses raisons, c’est, à partir de la position du principe de causalité, l’étant dans son ensemble qui se trouve prédéterminé en son être et ainsi dévoilé, au sens de l’λθεια (alètheia) grecque : la causalité semble bien en effet pro-duire ce qui, à partir d’elle, se présente et se peut de la sorte « prendre en connaissance » ; elle commande l’apparaître aussi bien que l’ensemble de nos savoirs, au point qu’aux marges incertaines de son règne sans partage, s’interrompent nos calculs et s’éteint notre regard.

 

Il reste que, à partir de la causalité posée en principe, quelque chose de ce qui est nous est bel et bien connu, du fait qu’elle ouvre cet espace formel où le donné de l’expérimentation va se trouver recueilli. Mais, comme nous allons l’établir, un tel donné ne s’en trouve pas moins soumis à des procédures de dévoilement fondées sur le principe de causalité, et ainsi se trouve-t-il pro-duit dans son apparaître-même du même mouvement qu’il devient possible d’en prendre connaissance,  de le « prendre en connaissance ».

 

 

 

*

 

 

 

II. DU DEVOILEMENT PAR L’EXPERIMENTATION A LA PRO-DUCTION DE TOUT ETANT

 

 

1.    Le mode expérimental du dévoilement

 

 

Lorsque nous nous sommes interrogés sur le fondement de la loi physique, nous avons reconnu que celle-ci ne saurait être induite de la seule expérience, mais qu’elle doit aussi être déduite d’un principe de l’entendement, le principe de causalité. Nous considérions alors la forme de la loi, et faisions donc abstraction de son contenu.

 

Nous devons à présent nous interroger sur ce qui constitue le contenu de la loi, en d’autre termes sur ce qui en elle est issu de l’expérience sensible, est empirique, et comment cela se rapporte à ce qui est rationnel le principe de causalité —, de sorte à donner lieu à la formulation de la loi. Comment dans l’énoncé de la loi le divers empirique se trouve-t-il subsumé sous le principe, de sorte à en constituer le contenu. Ces interrogations demandent que soit considérée la méthode expérimentale. Et nous formulons l’hypothèse qu’une telle méthode consiste en une procédure de dévoilement, au sens déjà défini.

 

Mais il importe avant tout de lever l’ambiguïté afférente au terme d’usage courant « expérience » : si celui-ci désigne souvent les habitudes répétées et accumulés durant un vécu (sens1), l’usage philosophique du terme renvoie quant à lui, rappelons-le, au simple rapport sensible à un objet, rapport qui relève de la faculté sensible, la sensibilité (sens2). Mais le terme « expérience » renvoie aussi à un type d’expérience des plus particulières qu’il importe de différencier de la simple expérience sensible : l’expérience scientifique (sens3). De toute évidence, ce type d’expérience ne saurait être réduite à la simple expérience sensible : disons, en première approche, que, si l’expérience sensible entendue comme affection sensible (sensation) est souvent fortuite, l’expérience scientifique, au contraire, est toujours construite. De sorte à échapper à tout risque d’ambiguïté, nous poursuivrons ici l’usage voulant que, pour désigner proprement l’expérience scientifique, nous parlions d’ « expérimentation ». C’est donc l’ « expérimentation » qui fait ici l’objet du questionnement.

 

L’expérimentation scientifique, la méthode expérimentale, laquelle se trouve inventée dans le contexte de la physique classique naissante, et sera par la suite mise en œuvre en toute autre science expérimentale, se décompose en quatre étapes :

 

- Tout d’abord, une question (étape1) est posée à propos d’un phénomène qui a été observé, question d’emblée interrogeant sur la (les) cause(s) dudit phénomène ;

 

- à partir d’une telle question, se trouve formulée une hypothèse (étape2) laquelle, même suggérée par l’observation, se fonde en premier lieu sur une « vue de l’esprit » : cette hypothèse qui constitue une réponse possible à la question de départ prend la forme d’un énoncé affirmatif, même si, par définition, elle n’a pour l’heure aucune justification ;

 

- se trouve ensuite mise en œuvre l’expérimentation proprement dite (étape3), dont la finalité est de « tester » l’hypothèse, ce qui suppose la réalisation d’un « dispositif expérimental » s’efforçant de réunir des conditions aussi peu que possible susceptibles de fausser l’expérimentation ;

 

- ce qui se trouve observé dans le cadre de l’expérimentation fait enfin l’objet d’une interprétation dans le sens de l’hypothèse de départ — on « interprète » donc, selon le vocabulaire consacré, ce qui s’est donné à voir dans le cadre de l’expérimentation —, ce qui conduit soit à confirmer, à valider, soit, au contraire, à infirmer, à invalider l’hypothèse de départ (étape4).

 

Afin de décrire la méthode expérimentale, prenons le cas inaugural (1602) de l’expérimentation faite par Galilée lorsqu’il lâcha, du haut de la tour de Pise, plusieurs corps, expérimentation par laquelle il valida sa loi de la chute des corps qui énonce que tout corps en chute libre, quelle que soit sa masse, est animée du même mouvement, ce  qui  est  habituellement  formalisé  comme  suit : z= ½gt² (attendu que « g » exprime l’attraction terrestre et « t » le temps, le produit de la moitié de celle-là pas le carré de celui-ci est la cause de l’accélération du mouvement du corps, la loi de la chute des corps peut donc bien se ramener, comme toute autre loi, à un énoncé de forme causale). Par exemple, la chute libre, c’est-à-dire causée par la seule pesanteur, les autres forces agissant sur le corps, notamment la résistance de l’air, étant négligées, de deux sphères d’égal diamètre, l’une pleine, l’autre creuse, est identique.

 

Toutefois, et comme s’attache à le souligner Heidegger, dans Qu’est-ce qu’une chose ? (cours de 1935-1936), c’est en réalité « en opposition à ce que l’expérience faisait voir [que] Galilée maintint son affirmation » (p. 101), d’où la polémique qui suivit l’épisode de la tour de Pise et qui contraignit Galilée à « abandonner le professorat et [à] quitter Pise » (ibid.)… De fait, rappelle Heidegger, « lors de cette expérience, le temps du chute de corps de divers poids lâchés du haut de la tour s’avérèrent n’être pas absolument égaux, mais comporter de légères différences », la loi se trouvant néanmoins formulée, « en dépit de cette différence » (ibid.). Ce qui suscita la polémique, ainsi que le souligne Heidegger, c’est que tous ceux qui assistaient à l’expérience « ne se l’étaient pas donnée à voir [de la même manière] » et, en outre, « l’avaient interprétée différemment ».

 

Qu’est-ce donc que cette méthode expérimentale pour que la « réalité » qu’elle manifeste, qu’elle présente soit tributaire de la façon dont on « se la donne à voir » et d’une interprétation ?

 

Ces deux points — la façon dont on se donne à voir la réalité et la façon dont on interprète cette réalité — renvoient à ce qu’il y a de proprement intellectuel — et non de strictement empirique — dans la méthode expérimentale.

 

Si l’on reprend les quatre étapes constitutives de la méthode expérimentale, on saisit bien que ce qui ne relève pas du strict ordre de l’observation intervient, dans le cadre de la l’expérimentation, au moins à un double niveau : en amont, tout d’abord, de l’expérimentation proprement dite, lors de la formulation de l’hypothèse, et en aval, lors de l’interprétation des résultats de cette expérimentation, et nous savons par ailleurs ce qu’il y a par définition d’incertain dans toute interprétation (Nietzsche, Par-delà bien et mal, §14).

 

Si bien que la rationalité à l’œuvre dans les sciences expérimentales semble bel et bien marquée par une primauté de la raison sur la réalité empirique — tel  est  ce que révèle la méthode spécifique qu’elles déploient —, fût-ce « en opposition à ce que l’expérience [fait] voir ».

 

Ainsi donc, Galilée néglige volontairement certains aspects du phénomène de la chute des corps. Il élimine par la pensée les forces de frottement, la présence de l’air — ce qu’énonce la loi de la chute des corps vaudrait idéalement « dans le vide », par abstraction de ce qui est négligé —, afin de ne prendre proprement en compte que la mesure des rapports entre les positions dans l’espace et dans le temps, ce qui lui permet de valider sa loi de la chute des corps.

 

Bien sûr ce qui vaut pour l’expérience de la tour de Pise vaut au même titre pour toute expérimentation scientifique en général, si bien que le préjugé naïf selon lequel l’expérimentation constituerait un cadre dans lequel le réel lui-même se manifesterait, ne peut qu’être récusé : face à la complexité du réel, l’expérience scientifique est subordonnée à une « vue de l’esprit » ; le scientifique conçoit et réalise toujours ses expérimentations par référence à « une expérience idéalisée, qui, en fait, ne peut jamais être réalisée, étant donné qu’il est impossible d’éliminer toutes les influences », comme l’écrivent Einstein et Infeld (L’évolution des idées en physique (1936), Flammarion, Champs, 1982, p. 11), cette « expérience idéalisée » conditionnant, ajoutent-ils, « une intelligence profonde des expériences réelles » (ibid., p.13).

 

Cette primauté de ce que nous désignons provisoirement par « vue de l’esprit » dans la mise en œuvre de la méthode expérimentale explique l’insistance de Heidegger, dans Qu’est-ce qu’une chose ? (p. 101 sq), sur l’expression latine utilisée par Galilée lui-même dans les Discours concernant deux sciences nouvelles [mécanique et cinématique] (1638) : « mente concipio », « je conçois par l’esprit ». Là semble en effet se situer ce qui est premier, primordial dans la mise en œuvre de la méthode expérimentale : une « conception de l’esprit ».

 

Sans doute, comme y insiste Galilée en d’autres passages des Discours, la loi de la chute des corps fut-elle validée par de multiples expérimentations : dans la « Troisième journée », consacrée à la chute libre, alors que l’un des personnages imaginaires, Simplicio (représentant  la science médiévale que Galilée va abolir) demande à Salviati (le représentant de Galilée) « Pouvez-vous nous dire si vos expériences donnent des résultats conformes à vos conclusions théoriques ? », ce dernier lui répond : « je n’ai nullement négligé de faire des expériences ; soucieux moi-même de m’assurer que l’accélération des graves en chute libre s’opère bien selon la proposition que nous avons décrite, j’en ai plus d’une fois cherché la preuve expérimentale » ; il est au demeurant question de centaines d’expérimentations…

 

Mais, comme le souligne Heidegger, ces expérimentations n’en furent donc pas moins conçues et réalisées dans le cadre d’un certain « se donner à voir » et interprétées corrélativement, par référence à une « conception de l’esprit » précédant et rendant possibles les expérimentations.

 

A présent que l’expérimentation elle-même, ce qu’il y a en elle de proprement empirique nous est apparu, dans la méthode expérimentale, comme pleinement subordonné à un acte intellectuel, à une « conception de l’esprit », la question demeure de savoir ce en quoi consiste cette « conception de l’esprit » pour rendre possible l’expérimentation.

 

« Mente concipio » peut en effet être traduit littéralement par « je conçois par l’esprit » et consiste, plus exactement,  dans le fait de  « se-donner-soi-même-une-connaissance d’une détermination des choses » : il s’agit donc de l’acte intellectuel qui, antérieurement à toute expérience, anticipe en quelques sortes sur les choses en accomplissant la fonction d’un recueil, celle de rassembler, de ramener à l’unité le divers empirique. Et nous voyons à cet égard combien, à travers l’exigence d’une telle fonction, se trouve d’ores et déjà requise la subjectivité, telle que nous l’avons définie précédemment.

 

Or, l’étymologie du verbe « con-cipere », pour peu qu’on accepte de la considérer nous fait signe vers le « con-cept » : ce qui est conçu (« com-pris » serait une traduction plus heureuse) antérieurement au déploiement de la méthode expérimentale et en constitue la condition, c’est donc un concept, par nécessité a priori, propre à informer — mettre en forme, lier… — « mente concipere » — la diversité donné dans l’expérimentation elle-même : la catégorie (concept a priori) de causalité permet la connaissance scientifique.

 

Ainsi, la primauté de la raison, en tant qu’elle est en particulier à l’œuvre dans les sciences expérimentales, fait que toute « chose » est « prise en connaissance » sous la condition qu’elle fournisse des raisons.  D’où ce qu’énonce Kant, dans la Préface à la seconde édition de la Critique de la raison pure, en soulignant que, pour que les sciences se constituent, la raison a nécessairement dû « prendre les devants », « forcer la nature à répondre à ses questions, mais non pas se laisser guider uniquement par elle pour ainsi dire à la laisse » ou, encore, pour rappeler la phrase que nous avions élue à titre d’épigraphe, que la raison obtient des enseignements de l’expérience non pas « à la façon d’un écolier, qui se laisse dire tout ce que veut le maître, mais comme un juge dans l’exercice de ses fonctions, qui force les témoins à répondre aux questions qu’il leur soumet » (trad. A. Renaut, Paris, GF-Flammarion, 2001, p.76).

 

Ce que Kant exprime explicitement de la sorte sera repris par Heidegger qui, en son vocabulaire, dira que la science moderne est « arraisonnement » (Gestell), elle arraisonne tout étant — l’étant dans sa totalité —, c’est-à-dire la somme de livrer des (ses) raisons. Et nous tenterons de prendre une meilleure mesure de cet arraisonnement, dans le III. du présent cours, où nous interrogerons notamment l’emprise de la technique sur le monde.

 

Mais, pour l’heure, tirons les enseignements de l’interrogation en direction de la méthode expérimentale que nous venons de conduire : si ce n’est donc nullement la « réalité en tant que telle » qui se manifeste dans le cadre de l’expérimentation, mais bien au contraire le « réel » tel qu’il se trouve sommé de livrer des (ses) raisons, tel qu’il est arraisonné, la méthode expérimentale constitue bien alors cette procédure de dévoilement, par laquelle quelque chose (de ce qui est) se trouve dévoilé, au sens de l’λθεια (alètheia) grecque — dans l’expérimentation, quelque chose (de ce qui est) se trouve déterminé à apparaître afin d’être, du même mouvement, pris en connaissance. La réalité ainsi ob-jectivée (par le sujet connaissant dans le vis-à-vis duquel elle est déterminée à se tenir) est donc une réalité pro-duite, déterminée à se révéler, à se manifester, du fait de la procédure (de dévoilement) qui la pro-voque dans son apparaître même.

 

 

 

 

 

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