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cours 2008-09

:: dire, penser, être (I.3.) ::

 

3. La recherche d’une adéquation parfaite

Nous avons, dans ce qui précède, tout au long de notre étude de la Préface aux Nouveaux Essais sur l’entendement humain et poursuivant dans la voie ouverte par le problème que nous nous posons, établi comment, chez Leibniz, la pensée et l’être sont conçus : l’homogénéité de l’étant réside en ceci que tout (ce qui est) est monade, c’est-à-dire réalité substantielle, en quoi il est manifeste que nous avons affaire à une métaphysique (au triple sens du terme, vide supra).

Qu’en est-il alors, devons-nous à présent demander, du dire, du « langage », en un tel système ?

Nous avons assez, dans l’introduction, construit le problème auquel se trouve confronté, depuis Aristote, toute philosophie reconnaissant des formes universelles de la pensée et concevant symétriquement l’unicité et l’autosubsistance de l’étant, celui de l’inadéquation essentielle de toute langue réelle, en raison de sa particularité, aussi bien à la pensée qu’au monde.

Nous avons assez, donc, exposé ce problème, pour présumer dès à présent que Leibniz, reconnaissant à la fois ces principes intellectuels universels que sont les idées innées et la substantialité monadique de l’étant, s’y est logiquement trouvé confronté.

Aussi, ce que Claude Hagège appelle « l’antique fantasme de la transparence adamique » (L’Homme de paroles, p. 250) trouve-t-il nécessairement à s’exprimer chez Leibniz : « il n’y a rien, dit ainsi Théophile à Philalèthe, qui combatte et qui ne favorise plutôt le sentiment de l’origine commune de toutes les nations, et d’une langue radicale et primitive » (Nouveaux Essais, livre III, chap. 2 ; cité par Hagège, id., p. 25). 

Et Leibniz d’envisager ce que serait la langue parfaite, c’est-à-dire pleinement adéquate aussi bien à la pensée qu’aux choses : plus encore que la géométrie des hiéroglyphes, laquelle fascinait certains de ses contemporains, c’est l’écriture chinoise qui, de ce point de vue, retenait son attention, comme en témoigne une lettre adressée au P. Bouvet, écrit contemporain de la rédaction des Nouveaux Essais (1703), où il est question d’ « une espèce d’écriture universelle, qui aurait l’avantage de celle des Chinois, parce que chacun l’entendrait dans sa propre langue, mais qui surpasserait infiniment la chinoise en ce qu’on la pourrait apprendre en peu de semaines, ayant les caractères bien liés selon l’ordre et la connexion des choses » (Philosophische Schriften, éd. Gerhardt, t. VII, p. 25 ; cité par Hagège, id., p. 106).

Pour autant cette idéalisation des idéogrammes, courante à l’époque, reposait sur un malentendu tardivement dissipé, comme le signale Hagège, par le sinologue Du Ponceau qui devait montrer en 1836 que ces signes ne représentent nullement un système universel d’idées, mais bien la langue chinoise elle-même… Cette fascination pour les idéogrammes reposait donc largement sur un « fantasme », redoublant celui de la transparence adamique et en nourrissant la nostalgie.

Quoi qu’il en soit, et pour reprendre la pertinente distinction d’Umberto Eco (La Ricerca della lingua perfetta nella cultura europa), ce n’est pas tant la recherche d’une langue parfaite a posteriori qui animait Leibniz, lequel trouvait en définitive à se satisfaire de la confusio linguarum, que celle d’une langue a priori : Leibniz, en effet, insiste, notamment dans sa lettre à Oldenburg (Gerhardt, Der Briefwechsel von G.W. Leibniz mit Mathematikern, 1899) sur ce qui sépare son projet d’une « Characteristica universalis », celui donc d’une langue dénuée d’équivocité et permettant, de ce fait, la formation d’énoncés vrais, des spéculations sur la perfection des idéogrammes.

La grande ambition de Leibniz, celle qui, en définitive, parcourt l’ensemble de son œuvre réside bien en effet dans la conception de cette langue scientifique universelle qui, du fait de sa parfaite adéquation aux formes universelles de la pensée, serait un médium parfait de vérité et, par là, l’instrument même de son établissement — un nouvel Organon (outil), en quelques sortes.

Cette langue a priori, car nullement induite des langues existantes, mais au contraire déduite des formes de la pensée elles-mêmes, la « Characteristica universalis » (où « Characteristica »  s’entend au sens d’un système de caractères, de signes, le terme étant de ce fait synonyme de « langue »), cette langue universelle, donc, demeurera à l’état de projet, l’idéal pasigraphique demeurant, semble-t-il, d’une réalisation pour le moins incertaine. Il n’en demeure pas moins que les contours d’un tel idéal se trouvent esquissés, notamment dans l’Historia et commendatio linguae characteristicae, où Leibniz expose son projet d’ « un alphabet des pensées humaines », tel que « de la combinaison des lettres de cet alphabet et de l’analyse des vocables formés par ces lettres l’on puisse découvrir et juger toutes les choses ». Et, s’enflammant pour les possibilités du calcul, il termine par une invocation à la conversion du genre humain tout entier, persuadé de ce que les missionnaires pourraient faire raisonner les idolâtres sur la base de la Characteristica universalis, de façon à leur montrer combien nos vérités de la foi concordent avec les vérités de la raison.

Ainsi rencontre-t-on chez Leibniz nombre de travaux préparatoires à cette langue universelle a priori, se déterminant négativement par rapport aux langues naturelles en ceci, particulièrement, qu’aucune imprécision logique aussi bien que terminologique ne doit s’y rencontrer, chaque signe de la Characteristica devant être au contraire parfaitement adéquat au concept correspondant et, donc, absolument univoque. A cette fin, il s’agit analytiquement, comme explicitement formulé dans le De organo sive arta magna cogitandi, de « découvrir un petit nombre de pensées d’où jaillissent en ordre d’autres pensées infinies, de la même façon que de peu de nombres [pris de 1 jusqu'à 10] on peut faire dériver dans l’ordre tous les autres nombres».

Et, fort naturellement, ce mouvement de régression vers les termini simpliciores, les termes les plus simples, c’est-à-dire primitifs, qui doivent être les signes univoques de la Characteristica, reconduira Leibniz aux idées innées, telles qu’énumérées au paragraphe 4 de la Préface, inventaire qui n’est pas sans rappeler d’ailleurs celui des catégories aristotéliciennes : nous avons là les pensées (universelles) avec lesquelles les signes de la langue universelle se doivent d’être en parfaite adéquation, sans aucune équivoque possible.

 

TRANSITION :

Nous avons pu le mesurer tout au long de notre lecture de Leibniz, les rapports entre les trois termes de notre série-titre — dire, penser, être — se trouvent-ils ontologocentriquement, c’est-à-dire métaphysiquement déterminés et ce, d’une façon remarquablement aboutie.

C’est ainsi que nous voudrions interpréter, en suivant la voie ouverte par notre problème, le principe constitutif de la « Characteristica universalis » d’une régression à des termes primitifs, signes non-équivoques des formes universelles de la pensée, des idées innées, lesquelles, comme signalé, renvoient aux catégories d’Aristote.

C’est, de fait, l’effet même du logocentrisme — et son caractère constitutif invariant, depuis les conditions qu’en réunit Aristote — que de ne plus concevoir le dire, le λεγεν, que comme site du vrai, l’ordre du dire, le λγος déterminé comme ratio et comme jugement (vrai), devenant cet espace d’adéquation des signes aux formes présumées universelles de la pensée. A cet égard, il est au plus haut point significatif que les idées innées, telles qu’énumérées au paragraphe 4 de la Préface (« Être, Unité, Substance, Durée, Changement, Action, Perception, Plaisir »…), outre qu’elles constituent les termes primitifs de la langue universelle, reprennent, à peu de choses près, les catégories aristotéliciennes, classes de prédicats possibles, genre les plus généraux de l’être, c’est-à-dire significations dissociées analytiquement du verbe « être » (Substance, Quantité, Qualité, Relation, Lieu, Temps, Position, Possession, Action, Passion).

Il y a là, bien entendu, beaucoup plus qu’une simple coïncidence. Le parallèle que nous entrevoyons ici nous met au contraire sur la voie de ce qui, d’Aristote à Kant, en passant par Leibniz, constitue le fondement des formes universelles de la pensée et les conditions de leur reconnaissance : plus fondamentalement que ce qui distingue la logique formelle de la logique transcendantale, la déduction transcendantale des catégories procède toujours à partir des formes logiques de la pensée.

Ainsi mesurons-nous que la reconnaissance de principes universels, qu’il s’agisse des catégories ou des idées innées, suppose une certaine interprétation du verbe « être », dont la signification se trouve réduite à la fonction de « copule ». Or, il est clair que cette compréhension de l’être s’inscrit dans le cadre de cette interprétation du λγος (décrite supra, vide « Le destin du λγος ») comme jugement (vrai) et comme raison (d’où le nom de cette science fondamentale des formes du raisonnement et des conditions formelles du vrai : la logique), en laquelle consiste le « logocentrisme ». Comme nous l’avons par ailleurs aussi montré dans l’introduction, cette interprétation du λγος est intrinsèquement liée à la réduction de l’être à la substance, mode premier de la présence, en laquelle consiste la métaphysique, le terme derridien d’ « ontologocentrisme » désignant justement la convergence de ces deux réductions étroitement solidaires l’une de l’autre.

Ainsi, saisissons-nous, dans le cadre de la démarche ontologique qui est la nôtre, l’unité métaphysique (ontologocentrique) de deux investigations symétriques, ayant donc parcouru l’ensemble de la tradition (métaphysique) : celle, d’une part, en direction de principes intellectuels universels et celle, d’autre part, en direction de la langue parfaite.

Or, fidèles à notre voie orientée par la question de l’être, nous voudrions voir en cette double quête l’effet de l’oubli d’une telle question. Et, nous voudrions, dans un mouvement de retour au dire concret préparant celui d’un retour à la question de l’être, saisir, à l’opposé de toute réduction métaphysique, toute la positivité des langues, de leur pluralité et de leur équivocité.

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