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cours 2012-13

:: addenda aux cours des 8 et 13 février 2013 ::

 

Les considérations que j’ai faites vendredi, puis reprises et poursuivies ce matin, sur la notion de condamnation (en rapport avec le sujet : « sommes-nous condamnés à faire le mal ? ») m’ont conduit à mentionner, entre autres références, Surveiller et Punir de Michel Foucault, ainsi que les travaux de l’historien Jean Delumeau.

Pour approfondir, vous trouverez ci-dessous une présentation détaillée de l’ouvrage de Foucault, puis un entretien donner par Jean Delumeau, à propos de son livre A la Recherche du paradis.

 

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Michel FOUCAULT, Surveiller et Punir

 

I- l’auteur

 

Michel Foucault (1926-1984), philosophe français incontournable, reçu à l’Ecole Normale Supérieure en 1946, puis agrégé de philosophie en 1951, fut tour à tour enseignant à l’Université de Lille, Clermont Ferrand, Tunis ou Berkeley. Directeur du département de philosophie à l’Université expérimentale de Vincennes, il sera ensuite élu au collège de France en 1970, où il enseignera jusqu’à la fin de sa vie. Personnage engagé et militant, il est connu pour ses prises de positions et ses critiques des institutions. Sa philosophie, souvent associée au mouvement structuraliste, s’intéresse aux relations de pouvoir sous toutes ses formes, qui s’exercent sur les gens. Ses thèmes sont la folie, la médecine, la prison, la sexualité, l’éthique ou encore les sciences de l’homme. Ses ouvrages s’inscrivent toujours dans un champ historique fort.

 

II- LE CONTEXTE

 

« Surveiller et punir » paru en 1975 a été écrit à un moment où l’actualité carcérale était très intense : nombreuses révoltes dans les prisons notamment la sanglante révolte d’Attica qui fit 40 morts, mais aussi des tentatives d’évasion de prisonniers se soldant parfois par une exécution, sans parler des événements de mai 1968. D’ailleurs, sur le plan législatif, alors qu’il n’existait pour principales peines que celles de l’amende et de la prison, c’est aussi l’époque où le législateur engagea un mouvement d’humanisation et de mise en place de peines de substitution à la prison. L’ouvrage correspond aussi à une période de fort militantisme de l’auteur. Ainsi il créa en 1970 le GIP : groupement d’information sur les prisons, qui par la réalisation d’enquêtes sur les conditions de vie dans les prisons, permettait aux prisonniers de s’exprimer en narrant leur quotidien, mais surtout de faire prendre conscience à l’opinion publique des conditions terribles de détention. Le GIP sera déterminant dans l’écriture de l’ouvrage.

 

III- L’OUVRAGE

 

Dans « surveiller et punir », M. Foucault retrace l’histoire du châtiment – du supplice à la prison- il nous montre combien cette évolution n’est pas due à une humanisation des peines mais à un changement dans le mode d’exercice du pouvoir. Car dans la peine, il est question de la manière dont l’individu (le corps) est investi par les rapports de pouvoir. Ce que M. Foucault appellera la microphysique du pouvoir. La peine n’est alors avant tout qu’un élément de tactique politique, et la transformation des méthodes punitives au cours du temps n’est en réalité qu’une transformation des techniques de pouvoir sur les individus.

 

L’ouvrage démarre par un constat historique : la disparition des supplices. D’abord par la disparition de la cérémonie punitive (phase d’application de la peine) qui devient une procédure cachée de tous. Ensuite une peine qui n’est plus une souffrance physique infligée au corps du condamné (supplice) mais une souffrance morale infligée à l’âme (privation de liberté). Alors évolution des mœurs ? Pas vraiment, mais mise en place d’une nouvelle technique de pouvoir : le pouvoir disciplinaire et mise en œuvre par ses institutions : les institutions disciplinaires. L’auteur nous trace alors cette évolution qui aboutit à la naissance de la prison, institution inefficace et inutile.

 

Tout commence par le supplice, peine si terrible et atroce, pourtant justifiée en ce qu’elle avait pour fonction, par la cérémonie publique qui l’accompagnait, d’attester de la vérité du crime commis (rappel de sentence publique, exécution à l’endroit du crime). Mais elle avait aussi pour objectif de montrer au peuple toute la supériorité du pouvoir souverain lorsqu’on bafoue la loi qu’il a édictée, espérant ainsi dissuader et contrôler par la peur.

 

Seulement, le paysage économique et politique change : la monarchie disparaît au profit d’une montée en puissance de la bourgeoisie. Corrélativement la démographie augmente, le commerce se développe et les technologies progressent. S’instaure un nouveau rapport à la richesse qui place la propriété et les biens au premier rang. La criminalité change, elle passe de masse sur les personnes à celle de marge sur les biens. Le supplice devient de moins en moins accepté par le peuple qui se révolte et héroïse le condamné. Il devient donc nécessaire d’instaurer un nouveau pouvoir de punir.

 

L’idée des Lumières était pourtant louable : instituer une punition juste assez forte en représentation pour dissuader, mais pas trop pour éviter une souffrance. Cela supposait entre autres des peines individualisées et variées. Cependant c’est la détention qui est devenue la forme essentielle du châtiment.

 

Car derrière une apparente humanité, c’est pour une toute autre nécessité beaucoup moins avouable qu’on assiste à une transformation des méthodes punitives. En effet, face à ces changements économiques et politiques, le travail comme producteur de richesse devient vital. Or ce travail passe par l’exploitation de la population. Si cette population se révolte ou provoque des désordres, c’est cette richesse et ses propriétaires qui sont mis à mal. Conséquence, il est nécessaire de surveiller, contrôler voir redresser cette population pour protéger la richesse investie, mais aussi pour utiliser les individus afin d’augmenter toujours plus leur productivité.

 

C’est ainsi que se développera un nouveau type d’exercice du pouvoir, celui du pouvoir disciplinaire, qui se diffusera dans toutes les structures de la société : l’école, l’usine, l’armée en passant par les hôpitaux et pour finir la prison. Les moyens en seront partout les mêmes : quadrillage et répartition des individus à des places déterminées, selon un niveau ; contrôle de l’activité des individus par des emplois du temps précis, des gestes détaillés ; surveillance constante et hiérarchisée avec au sein de chaque institution des mini mécanismes de sanction composés de punitions essentiellement correctives. L’institution disciplinaire dans sa forme la plus élaborée se traduira par une architecture spécifique : le Panoptique. Bâtiment de forme circulaire, doté d’une tour en son centre permettant de surveiller les individus à tout moment, il deviendra l’architecture privilégiée de la prison.

Ces institutions disciplinaires sont aussi d’immenses champs d’observation des individus. Ce sont des machines à faire des expériences, à modifier le comportement, le pouvoir se combinant alors avec le savoir. C’est ainsi que se construisirent les sciences humaines.

 

Bien sûr la prison n’échappera pas à ce pouvoir disciplinaire avec toujours ces mêmes objectifs de contrôle, normalisation (ou resocialisation) et d’utilisation des prisonniers, qui en feront une institution complète. C’est ainsi que se développeront trois schémas dans la prison, chacun contribuant à ces objectifs. Celui politico-moral de l’isolement qui va permettre le contrôle mais aussi le redressement par la réflexion individuelle. Le schéma économique du travail obligatoire qui sera agent de transformation, mais aussi d’utilisation de l’individu. Enfin, le schéma technico-médical de la guérison qui va permettre d’ajuster la peine au degré de normalisation nécessaire au détenu.

Sans oublier que la prison est aussi, comme les autres institutions, un lieu d’observation et d’expérience sur l’individu qui formera d’ailleurs la criminologie, forme « d’ethnologie des civilisations de malfaiteurs ».

 

Ainsi, on ne jugera plus mais on appréciera, diagnostiquera car juger est une honte. De même, le pouvoir de punir ne sera plus celui de châtier mais il sera celui de redresser l’individu jusqu’à un degré de normalisation prédéfini par le pouvoir en fonction de ses intérêts. Le pouvoir de punir devient un système de graduation lente qui passe de l’écart à l’anomalie.

 

Si maintenant on comprend l’origine de la prison, force est de constater que celle-ci est un échec. Pourquoi ? Parce que la prison ne supprime pas les délinquances mais les différencie. C’est à dire que la prison va spécifier une délinquance parmi d’autres en la séparant, l’enfermant et la rendant contrôlable et utile à une autre forme de criminalité.

 

D’abord cette délinquance sera maintenue par le pouvoir à un certain niveau de criminalité car, accablée par la pression constante des contrôles policiers et réduite à des conditions précaires d’existence, elle ne pourra donc se rabattre que sur une petite criminalité occasionnelle, évitant ainsi qu’elle ne s’organise et ne dérive vers une forme de délinquance plus dangereuse. De même, le pouvoir s’efforcera de séparer nettement la population de cette délinquance en la montrant comme abusivement dangereuse pour tous, relatant constamment des faits divers horribles dans les médias, mais aussi en confondant les délits de droit commun et les lourdes infractions. Toutes ces tactiques de confusion vont permettre non seulement d’entretenir l’hostilité des milieux populaires contre cette catégorie de délinquance, mais en plus rendra le pouvoir de punir et le durcissement de la politique de répression acceptable.

 

Ensuite, cette délinquance des pauvres va être utile à la délinquance de la classe dominante. Utilisation politique en premier lieu, sous la forme de mouchards ou d’indicateurs, mais surtout elle va être la main d’œuvre et le complice de la criminalité des plus riches située en haut de la pyramide et donc devenue invisible.

 

C’est ainsi que la prison, malgré son échec est une institution qui sera partout reconduite, car elle est enfermée dans de solides dispositifs de stratégies de pouvoir.

 

IV- Commentaires

 

L’œuvre de M. Foucault, construite à partir de l’observation de l’histoire est constamment étayée d’exemples très concrets. De la description du supplice de Damiens, à celle du panoptique forme architecturale de la prison, l’auteur démontre de manière incontestable comment on est passé du supplice à une société investie par les disciplines qui donnera naissance à la prison.

 

« Surveiller et punir », bien qu’écrit à la fin des années 60 reste un ouvrage toujours d’actualité.

L’inflation législative en matière pénale de ces dernières années montre comment on déplace toujours plus haut le curseur sur l’échelle du comportement normal au comportement déviant, avec un mouvement qui pénalise de plus en plus : nouvelles infractions, multiplication de circonstances aggravantes, augmentation de la sévérité des peines. Pour exemple récent, la contravention encourue pour l’individu fumant dans un lieu public.

 

Autre phénomène parfaitement décrit par M. Foucault est le pouvoir de juger qui devient celui de diagnostiquer et d’apprécier. Le développement des expertises et des enquêtes sociales, ainsi que le poids des experts aujourd’hui dans la décision du juge en attestent.

 

Enfin, l’entretien de la psychose de l’insécurité grâce aux médias nous inondant d’images de faits divers, notamment des banlieues, diabolisant celles-ci et entretenant l’hostilité de l’opinion publique à leur égard ne ressemble-t-il pas à une tactique politique ? Tactique pour rendre plus acceptable des politiques pénales de répression de plus en plus accrues ? C’est une question que l’on pourrait se poser.

 

Cependant, l’ouvrage de M. Foucault reste déroutant en ce qu’il pousse à son paroxysme la thèse structuraliste. En effet, tout n’est que pouvoir, les relations humaines ne sont plus que des relations de pouvoir. Les institutions sont réduites à des dispositifs omnipotents de contrôle et de normalisation des individus. L’auteur ne prend pas en compte les droits de l’homme ni l’Etat de droit qui, bien que critiquables à de nombreux égard dans nos sociétés démocratiques restent des garanties. L’auteur montre ainsi un antijuridisme évident. Finalement on se demande presque si les progrès en matière de peine ont été salutaires faisant de ce livre une vision très pessimiste des choses.

 

D’autre part l’auteur estime que si la prison est un échec c’est aussi parce que la délinquance  est utile au pouvoir à un niveau idéologique et politique. Mais l’admettre totalement serait réduire le problème de l’insécurité à un simple problème de politique de délinquance ou de gestion des prisons. La question semble plus large et plus compliquée que cela.

 

De même, si le pouvoir contrôle jusqu’à un certain degré la délinquance qu’il spécifie pour éviter qu’elle ne dérive vers une criminalité organisée plus dangereuse, il n’en reste pas moins que les réseaux et trafics en tout genre existent toujours et restent un problème. Pour exemple l’affaire Ilan Halimi qui montre la capacité d’organisation d’une délinquance.

 

Enfin, dans cet ouvrage l’auteur prône la suppression des prisons mais il montrera aussi sa méfiance vis à vis des peines alternatives et du personnel utile à la réinsertion : travailleurs sociaux, psychologues. Question : quelles peines pour l’auteur seraient alors efficaces ? On attendrait presque une proposition de réforme et l’on reste un peu sur notre fin.

 

Quoi qu’il en soit « surveiller et punir » reste un ouvrage fascinant qui à l’heure où l’on s’interroge sur l’efficacité de notre système pénal, pousse à la réflexion.

 

Source : www.droit.univ-nantes.fr

 

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La quête du paradis de Jean Delumeau

Le Point (14.10.2010)

L’auteur d’” A la recherche du paradis “(Fayard) remporte notre coup de cœur de l’essai. Le prix lui sera remis à la fête du Livre de Saint-Etienne (11-17 octobre), parrainée par Enki Bilal.

De Jean Delumeau on a écrit qu’il avait ” ouvert en grand les portes du paradis “. De fait, il a consacré la majeure partie de son œuvre à l’étude des conceptions et des représentations de l’au-delà dans l’histoire de l’Occident, rejoignant aussi par là ses propres convictions.  Auteur, entre 1992 et 2000, de trois gros et savants volumes relatifs à l’histoire du paradis, il publie aujourd’hui, pour un public élargi, une synthèse de cette histoire, qu’il relie aux préoccupations les plus contemporaines, dans lesquelles le paradis demeure, en dépit ou à cause de tout, un horizon indépassable et désirable.

 

Le Point : Votre ouvrage traite de l’étude du paradis dans la tradition chrétienne. Peut-on concevoir des religions ou des spiritualités qui ne comporteraient pas cette notion ?

 

Jean Delumeau : Il en a existé historiquement. Ainsi, même le judaïsme n’a inclus qu’assez tardivement, au IIe siècle avant notre ère, l’idée d’un au-delà et d’une résurrection des morts. Mais c’est le christianisme qui a poussé le plus loin cette représentation.

 

Lorsque Jésus sur la croix dit au bon larron ” Demain tu seras avec moi en paradis “, qu’entend-il par là ?

 

Il veut dire, comme l’a expliqué Jean Daniélou : tu seras avec moi dans le lieu où les justes attendent la résurrection, donc dans une situation provisoire qui, pour le Christ, n’a duré que trois jours, selon les Evangiles. Dans les premiers siècles du christianisme, cette notion de lieu d’attente a joué un rôle considérable. Ce lieu a souvent été imaginé comme un jardin, conformément à l’étymologie de ” paradis “, mot venu du vieux persan à travers le grec.

 

Paradis et enfer sont-ils associés dès l’origine ? Lequel est le plus efficace pour inciter à la croyance et à la pratique ?

 

En Occident, au Moyen Age et à l’époque moderne, ce que j’ai appelé une ” pastorale de la peur ” a, il est vrai, beaucoup insisté sur l’enfer pour conduire et maintenir les gens sur la bonne voie, en les surculpabilisant. Cependant, paradis et enfer, éternité bienheureuse et éternité malheureuse ne sont pas indissolublement liés. Le christianisme actuel tend à les séparer. Je me range à l’idée que, comme l’exprime l’Evangile de Jean repris par saint Irénée à la fin du IIe siècle, l’enfer signifie la seconde mort. Ceux qui durant leur existence se sont coupés de la source de vie, qui est Dieu, ceux qui se sont vraiment très mal conduits en toute liberté et en toute conscience, comment pourraient-ils survivre après la mort ? Mais je ne peux pas concevoir que Dieu ne soit pas un jour vainqueur du mal. Or, si l’enfer subsiste éternellement, cela veut dire que Dieu n’aura pas pu faire disparaître le mal, ce qui est incompatible avec la foi en un Dieu tout-puissant et bon.

 

Dans la spiritualité chrétienne, le désir de paradis exprime-t-il la nostalgie d’un âge d’or ou l’espérance dans un avenir bienheureux qu’on n’a jamais connu ?

 

On est historiquement passé de l’une à l’autre. La Genèse, avec l’exclusion du jardin d’Eden, exprime la nostalgie du paradis perdu. Puis les prophètes annoncent au peuple hébreu, notamment après la captivité de Babylone, des lendemains lumineux : le Messie viendra apporter le bonheur à Israël et par lui à toute l’humanité. Enfin, au cours de l’histoire chrétienne, le regret du paradis s’est transformé en espérance d’une vie éternelle bienheureuse, en présence de Dieu. Le paradis céleste s’est substitué au paradis terrestre.

 

Pourtant, vous montrez que, jusqu’à l’orée de l’époque moderne, de bons esprits continuent à chercher le paradis terrestre, soit au Moyen-Orient, soit en Afrique dans le royaume du prêtre Jean, soit encore au Nouveau Monde.

 

En se fondant sur la Genèse, le Moyen Age a cru que le paradis terrestre avait été fermé, et interdit d’accès par un ange et des murailles de feu, mais qu’il existait toujours. Dès lors, peut-être au moins ses abords demeuraient-ils accessibles aux hommes, qui ont donc cherché, en particulier à la fin du XVe siècle, à découvrir ces pays que l’on disait merveilleux et où parvenaient des richesses apportées par le fleuve de l’Eden. Ainsi Christophe Colomb, ayant abordé lors de son troisième voyage le golfe de Paria et l’embouchure de l’Orénoque, a cru et écrit que, si l’on remontait ce fleuve, on arriverait, avec la permission de Dieu, au paradis terrestre. Luther a résolu la question en affirmant que le paradis terrestre se trouvait en Mésopotamie, mais qu’il avait été englouti par le Déluge. Ce premier coup porté à la nostalgie du jardin d’Eden a été suivi d’autres, lorsque, au XVIIIe siècle, est apparue l’idée toute nouvelle que le monde n’avait pas été créé en six jours et que le récit de la Genèse ne pouvait plus être pris au pied de la lettre. C’était la naissance de l’évolutionnisme. Mais le paradis céleste était lui aussi menacé. La localisation de ce dernier, au moins jusqu’au XVIe siècle, avait été coulée dans la cosmographie d’Aristote et de Ptolémée, qui vivait au IIe siècle avant Jésus-Christ : la Terre était le centre de l’Univers, et tout le système des sphères célestes s’emboîtait autour d’elle, la dernière et la plus haute, immobile, dénommée ” empyrée “, étant le séjour de Dieu, des anges et des élus, bref, le paradis tel que Dante le décrit encore. Or Copernic, relayé par Galilée puis Kepler, démontre que ce sont la Terre et ses planètes qui tournent autour du Soleil. Cette révolution intellectuelle ruine l’existence des sphères célestes et de l’empyrée, le monde n’a plus ni haut ni bas et devient indéfini. Des croyances séculaires doivent donc être abandonnées. C’est pourquoi j’ai pu intituler un de mes livres ” Que reste-t-il du paradis ? “.

 

Justement, comment se représenter le paradis ainsi dématérialisé ?

 

Remontons à Jésus. Il n’a jamais employé le mot ” paradis ” dans l’acception commune, il a surtout parlé du ” royaume des cieux “, mais il ne l’a jamais décrit concrètement, il n’est pas entré dans ce jeu qui, du reste, a produit de magnifiques œuvres littéraires et artistiques. Il a évoqué le paradis comme une situation d’amour. Or je constate que le catéchisme du concile de Trente, au milieu du XVIe siècle, prescrit de ne pas essayer d’imaginer le paradis. De fait, alors que l’époque médiévale a produit nombre de représentations concrètes du paradis – et je pense surtout à l’admirable polyptyque de ” L’Agneau mystique ” de Gand -, l’art baroque s’est borné à l’évoquer, montrant sur les voûtes et les coupoles la seule montée vers le paradis. Nous en sommes toujours là aujourd’hui. L’article ” paradis ” de l’ ” Encyclopédie ” de Diderot et d’Alembert conclut que ” le paradis n’est pas un lieu, mais un changement d’état “, rejoignant par là Jean-Paul II, qui, commentant l’expression ” Notre Père qui êtes aux cieux “, indique qu’” elle ne signifie pas un lieu, mais une manière d’être “. La recherche du paradis, pour reprendre le titre de mon dernier livre, n’en a pas pour autant cessé. Elle s’est en partie réinvestie, à partir du XVIIIe siècle et surtout au XIXe, dans la notion du progrès, qui allait apporter sur terre à la fois le bonheur matériel et le perfectionnement moral, grâce à la technique et à l’instruction. Songeons à Pierre Leroux, à Victor Hugo, surtout à Renan. Or cette croyance au bonheur par le progrès s’est effondrée au XXe siècle. Au demeurant, quels que soient les incontestables bienfaits de la technique et de l’instruction, ils ne permettent pas de surmonter cet obstacle inéluctable qu’est la mort. La réflexion sur la mort, qui est le propre de l’homme, demeure, et demeure aussi de ce fait pour les vivants, la question d’un possible au-delà de la mort. A mon avis, l’homme a véritablement mérité son nom quand il a essayé de se relier à ses défunts par-delà leur mort. J’attache beaucoup d’importance au culte des morts, dont les plus anciennes traces, trouvées près de Nazareth, remontent à près de 100 000 ans. Chez nous, aujourd’hui encore, croyants et non-croyants ont l’habitude, le jour de la Toussaint, de se réunir pour penser aux défunts, déposer des fleurs ou des lampes sur les tombes. Ce geste révèle que nous essayons tous de dépasser la mort, ce qui n’est possible que par l’espérance d’une survie mystérieuse. A mon sens, une civilisation qui oublie ses morts est en danger.

 

En commençant, nous constations qu’une religion peut exister sans idée de paradis. A l’inverse, dans nos sociétés sécularisées, ne voit-on pas promettre des paradis hors de toute transcendance ?

 

C’est vrai, leur caricature étant les paradis fiscaux. Les couloirs du métro, les magazines, surtout quand les vacances approchent, sont remplis de publicités proposant des paradis de toutes sortes, notamment sous forme d’îles féeriques où l’on vit nu sous les cocotiers, sorte d’image renversée de l’Eden primitif. Mais ces paradis sont provisoires, le séjour y est trop bref, l’aspiration au bonheur demeure insatisfaite, et le problème de la mort reste entier. Cette question m’habite de plus en plus à mesure que j’aborde les rives du grand âge. Plus je vais, plus je pense à ce que le christianisme a très bien appelé la ” communion des saints “, issue de la doctrine paulinienne et qui fait partie du credo : vivants et morts constituent ensemble le corps mystique et éternel du Christ, et continuent donc à communiquer entre eux. J’y crois de plus en plus profondément

 

Propos recueillis par LAURENT THEIS

” A la recherche du paradis ” (Fayard, 350 p., 25 E).

 

Repères

Professeur honoraire au Collège de France, où il a occupé la chaire d’histoire des mentalités religieuses dans l’Occident moderne, et membre de l’Académie des inscriptions et belles lettres, Jean Delumeau, intellectuel catholique, a produit une oeuvre magistrale et pionnière internationalement reconnue. Parmi ses ouvrages historiques et essais, on peut citer :

1965 ” Naissance et affirmation de la Réforme ”

1967 ” La civilisation de la Renaissance ”

1971 ” Le catholicisme entre Luther et Voltaire ”

1977 ” Le christianisme va-t-il mourir ? ”

1978 ” La peur en Occident ”

1983 ” Le péché et la peur. La culpabilisation en Occident ”

1985 ” Ce que je crois ”

1992-2000 ” Une histoire du paradis ” (3 vol.)

2008 ” Le mystère Campanella ” (prix de la biographie du ” Point ” 2009).

 

Source : http://www.lepoint.fr/culture/la-quete-du-paradis-de-jean-delumeau-14-10-2010-1252393_3.php

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